Ebola, biodiversité et culture : une réflexion personnelle

23 Mai 2026

Cette semaine, nous avons célébré la Journée internationale de la biodiversité (22 Mai 2026).

Au bureau, quelqu’un a préparé un beau visuel qui a été publié sur notre site internet et nos réseaux. Deux de nos collègues sont également intervenus sur des radios locales, à Lubumbashi et à Bunia, pour expliquer le sens de cette journée expliquer pourquoi la biodiversité est importante et et rappeler que la biodiversité n’est pas seulement un mot utilisé dans les rapports, les discours, ou les campagnes environnementales.

C’était l’un de ces moments professionnels qui donnent le sentiment de participer utilement à une conversation, une quête plus grande que soi, qui va au delà de nos efforts à nous. Et puis, dans la même semaine, une épidémie d’Ebola a été déclarée en Ituri. Cette nouvelle a changé le ton de la semaine pour moi.

En ce début week-end, je me suis surprise à réfléchir sur ces deux nouvelles, pas simplement en tant qu’avocat, pas en tant que Directrice d’un bureau d’étude en environnement, pas en tant que spécialiste qui cherche à proposer des solutions techniques. Simplement comme une femme congolaise, une Iturienne à l’intersection d’une épidémie d’Ebola, de la Journée de la biodiversité, et de ses us et coutumes.

La biodiversité

De manière simple, la Journée internationale de la biodiversité (22 mai) est une journée au cours de laquelle nous célébrons la vie sous toutes ses formes : les animaux, les plantes, les forêts, les rivières, les insectes, les oiseaux, ainsi que tous les écosystèmes qui rendent notre planète vivante. C’est aussi une journée pour nous rappeler que nous avons le devoir de protéger les espèces menacées, tant la faune que la flore.

Cette année 2026, la Journée de la biodiversité est devenue intime, profondément personnelle. Elle est devenue inconfortable. Au moment même où nous parlions de protéger la biodiversité, Ebola est venu me rappeler que notre relation avec la nature n’est pas seulement belle. Elle est aussi fragile. Elle est puissante. Elle est complexe. Et parfois, elle peut être douloureuse. Certes, la nature nous donne la nourriture, les médicaments, l’identité, la culture, l’abri et la beauté. Mais la nature nous rappelle aussi que lorsque l’équilibre est rompu, les conséquences peuvent atteindre nos maisons, nos familles, nos villages, nos marchés et nos corps.

Biodiversité et Ebola

L’une des sources d’Ebola souvent évoquée est le contact humain avec certains animaux sauvages, dans le cas présent le contact avec les chauves-souris frugivores. Selon certains médias, les chauves-souris frugivores peuvent porter le virus Ebola sans nécessairement être malades. Un être humain qui entre en contact avec une chauve-souris infectée, ou qui la consomme, peut alors être infecté au virus Ebola.

Mon premier réflexe? Vérifier la liste des espèces protégées ou menacées pour voir si les chauves-souris frugivores y figurent . Et oui, certaines espèces de chauves-souris sont mentionnées dans la liste des espèces animales partiellement protégées en RD Congo. Cela signifie qu’elles ne sont pas nécessairement considérées comme menacées d’extinction, mais que leur chasse, leur capture, leur mise à mort et leur commerce sont réglementés, parce qu’une exploitation incontrôlée pourrait devenir incompatible avec leur survie.

Mais venons en aux faits: au courant de la semaine, j’échangeais avec un ami sur la situation qui prévaut actuellement à Bunia, lorsqu’il m’a dit :

« Dire qu’Ebola est causé par la consommation de chauves-souris frugivores n’est pas exact. Dans mon village il y a de grosses chauves-souris frugivores, avec beaucoup de chair, plus que les autres viandes boucanées. Nous en mangeons souvent, et nous n’avons jamais connu d’épidémie d’Ebola. même au moment où nous parlons l’épidémie n’a pas atteint mon village. Si c’était vraiment cela cause, il ne resterait plus personne dans mon village! »

Je ne citerai pas cette région ici, parce que je ne veux pas créer une stigmatisation inutile. Mais aussi je ne voudrais pas prendre position ou m’engager dans une discussion sur qui peut manger quoi. Je ne voudrais pas juger mon ami parce qu’il mange des chauves-souris frugivores. Je ne vais pas non plus valider cette pratique parce qu’elle vient d’un ami qui m’est cher pour lequel j’ai beaucoup d’estime. et honnêtement, en quelle qualité le ferais-je d’ailleurs?.

Bref, c’est à ce moment que la réflexion est devenue personnelle: quelle est la place de chauves-souris dans nos us et coutumes? Regardons-nous la chauve-souri frugivore uniquement comme partie de la biodiversité? uniquement comme une source de nourriture? uniquement comme une source de risque sanitaire? uniquement comme une partie de notre identité culturelle culinaire?

Parce qu’il est facile de parler de biodiversité lorsque nous parlons de belles forêts, d’animaux rares, de fleurs, de rivières ou d’oiseaux. C’est plus difficile lorsque la biodiversité apparaît dans une assiette, dans notre assiette. C’est plus difficile lorsque la biodiversité entre dans nos cuisines, qu’elle est liée au goût, à la mémoire, à la faim, à la pauvreté, à l’identité; à nos us et coutumes traditionnels.

Nos us et coutumes traditionnelles

Je me suis alors posé la question de manière plus personnelle et plus difficile : ” Quelle habitude culturelle culinaire aurais-je du mal à abandonner au nom de la protection de l’environnement ?

Parce que, soyons honnêtes: il est plus facile de questionner les traditions des autres que de regarder les nôtres avec sincérité. Il est plus facile de dire : « Ils devraient arrêter de manger ceci » lorsqu’il s’agit de mets que nous ne consommons pas personnellement, mais le ton et la perception changent significativement lorsqu’il s’agit de nos propres habitudes culinaires qui nous rappellent notre enfance, nos repas en famille, ou des experiences personnelles.

A titre d’exemple, nous sommes nombreux Congolais à consommer de la viande sauvage boucanée, qui est d’ailleurs un met de qualité, une délicatesse pour certains. Dans des villes comme Kinshasa et Lubumbashi, des restaurants huppés proposent sur leurs menus différents types de viande sauvage boucanée, incluant parfois de la viande d’espèces protégées comme les singe, la tortue ou le crocodiles.

Mais la biodiversité ne se limite pas à la viande boucanée: elle inclut aussi les produits forestiers non ligneux. Et c’est ici que j’ai pris une pause d’introspection.

Personnellement, j’aime beaucoup la chikwangue (du manioc en poudre cuit à la vapeur). Mais attention, je ne manges que la chikwangue enveloppée dans des feuilles (appelées mangungu). Je n’arrive pas à apprécier la chikwangue emballée dans du plastique; alternative trouvée par les commerçants en milieu urbain qui n’arrivaient plus à se procurer des feuilles de Mangugu pour cuire la chikwangue. Il semblerait que les feuilles de mangungu ne poussent qu’en forêt sauvage. Pour moi, la chikwangue en plastic n’a pas le goût de chikwangue. Elle ne donne pas la même sensation. Elle ne ressemble même pas à une vraie chikwangue.

C’est le goût que je connais. C’est l’odeur que je reconnais. C’est cette texture qui m’est familière.

Même chose pour le liboke (nourriture cuite dans les même feuilles de Mangungu). Un poisson cuit dans des feuilles style liboke? Inestimable. Il ne peut pas être comparé à un poisson cuit à la vapeur ou au four. Un poisson cuit dans des feuilles de mangungu a un goût, une odeur et une tendreté qu’aucune technique de cuisine moderne ne peut véritablement remplacer pour moi.

Alors la question que je me pose personnellement est : Si un jour les feuilles de mangungu étaient une espèce de la biodiversité entièrement protégées, serais-je prête à renoncer à la chikwangue enveloppée dans des feuilles de mangungu ? Au nom de mon engagement environnemental, mon goût culinaire se tournerait-il automatiquement vers la chikwangue cuisinée et emballée dans du plastique?

Et c’est ici que je dois être honnête.

Ceux qui me connaissent savent à quel point j’essaie d’appliquer les principes de protection de l’environnement dans ma vie quotidienne. Pas seulement dans mon travail d’avocate en ESG. Pas seulement à travers Heshima Mazingira. Pas seulement dans mes discours, mes livres ou sur les réseaux sociaux. Mais pour être honnête avec vous et avec moi-même, je ne pense pas que je deviendrais soudainement une heureuse consommatrice de chikwangue emballée dans du plastique (aspect émotionnel) pour des considérations environnementales (aspect rationnel).

Et peut-être que c’est cette partie de la conversation qui manque ? Nous parlons souvent comme si les gens faisaient leurs choix uniquement sur base de l’informations rationnelles. Mais les gens font souvent leurs choix avec leur mémoire.

Avec leur pauvreté. Avec leur goût. Avec leurs traumatismes. Avec leur sentiment d’appartenance. Avec ce que leurs mères cuisinaient. Avec ce que leurs grands-mères leur ont appris. Avec ce qui était disponible au village. Avec ce qu’ils pouvaient acheter au marché. Avec ce qui leur donnait le sentiment d’être chez eux, d’appartenir à une communuaté.

Comme quelqu’un l’a écrit un jour : lorsque l’émotion et la raison s’affrontent, l’émotion gagne toujours. Et je pense que cela est vrai pour beaucoup d’entre nous. Dans mon cas, le problème n’est pas profond parce que je n’ai pas envie de manger de la chikwangue tous les jours, mais aussi parce que J’ai aussi accès à plusieurs autres options alimentaires. Mais que se passerait-il si la chikwangue enveloppée dans des feuilles de mangungu était le seul aliment que je pouvais me permettre pour des raisons économiques? Et la chikwangue était la principale nourriture disponible ? Et si ce n’était pas une question de préférence, mais une question de survie et d’accessibilité ? Dans ce cas, la question ne serait même plus théorique, elle deviendrait la vraie vie.

Et la vraie vie est souvent plus compliquée que les slogans environnementaux.

Les questions qui me restent

Au final, je commence ce weekend avec plus de questions que de réponses.

Quelles sont les habitudes culturelles, culinaires et sociales ancrées dans mon subconscient qui affectent l’environnement, positivement ou négativement ?

Parce que oui, certaines de nos pratiques culturelles nuisent à l’environnement, mais d’autres le protègent. Certaines de nos us et coutumes traditionnels sont profondément écologiques sans avoir besoin du vocabulaire moderne pour le dire. Certaines communautés ont protégé des forêts, des rivières, des espèces et des lieux sacrés bien avant que le mot « biodiversité » ne devienne courant dans les conférences internationales.

La question n’est donc pas simplement de savoir si la culture est bonne ou mauvaise pour l’environnement. La vraie question est celle-ci : quelles parties de ma culture protège la vie, et quelles parties doivent aujourd’hui être remise en question parce que le monde autour de moi a changé ? dans ma vie personnelle quotidienne, quelles sont les habitudes qui ont un impact négatif sur l’environnement ?Quelles alternatives acceptables puis-je adopter sans prétendre que le changement est facile ? Et pour les habitudes que je ne parviens pas encore à changer, même au nom de la biodiversité ou de la protection de l’environnement, quelles mesures d’atténuation puis-je appliquer à mon niveau personnel ?

La protection de l’environnement ne produira les résultats que nous espérons que lorsqu’elle fera partie de notre vie quotidienne. Pas seulement à travers de belle publication sur les réseaux sociaux. Pas seulement à travers de beaux visuels à l’occasion de la Journée internationale de la biodiversité. Pas seulement à travers une intervention à la radio. Pas seulement à travers un discours. Pas seulement à travers une obligation professionnelle. Mais à travers une pratique quotidienne. Une conviction. Une croyance que nous portons chaque jour dans nos cuisines, nos assiettes, nos marchés, nos villages, nos villes, nos bureaux.

Et peut-être que la vraie protection de l’environnement commence ici.

Non pas en prétendant que le changement est facile. Non pas en jugeant les gens à distance pour leurs choix. Non pas en répétant des slogans qui ne touchent pas la vraie vie. Mais en ayant le courage de nous poser des questions inconfortables. En acceptant que nous avons, nous aussi, nos contradictions. En reconnaissant que la culture, l’alimentation, la pauvreté, l’identité, la santé et la biodiversité sont profondément liées. Et en apprenant, petit à petit, à protéger la nature sans humilier les personnes, sans effacer la culture, et sans ignorer les réalités de celles et ceux qui dépendent de cette même nature au quotidien.

Je ne prétends pas avoir les réponses. Je voulais simplement partager cette réflexion avec vous.

Avec doutes,
Dignité

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